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L’Etre social et le Temps

 

 

 

Lu sur AgoraVox, et notre réponse à la suite…

« L’Etre social et le Temps »

 

 

Inertie sociale et longue durée :

pourquoi les sociétés post‑révolutionnaires restent hybrides pendant des décennies

Les révolutions politiques se font en quelques mois. Les transformations sociales, elles, prennent des décennies — parfois des siècles. C’est ce que l’histoire du féodalisme, du capitalisme et des expériences socialistes nous enseigne. Et c’est ce que beaucoup d’analystes contemporains oublient lorsqu’ils jugent trop vite les sociétés issues de ruptures révolutionnaires.

La société féodale a duré près d’un millénaire. Ses mentalités, elles, ont survécu bien au‑delà de sa disparition juridique. Pourquoi en irait‑il autrement pour les sociétés post‑capitalistes ou post‑révolutionnaires ?

1. L’inertie sociale : le facteur oublié des révolutions

Marx l’avait déjà formulé :

« Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas dans des conditions librement choisies. »

Autrement dit : une révolution peut renverser un régime, mais elle ne peut pas abolir instantanément :

  • les mentalités héritées,
  • les structures familiales,
  • les réflexes d’autorité,
  • les hiérarchies anciennes,
  • les traditions religieuses,
  • les rapports sociaux préexistants.

Ces éléments constituent ce que les marxistes appellent la superstructure lente, ou l’inertie sociale.

C’est cette inertie qui explique pourquoi les sociétés post révolutionnaires restent longtemps mixtes, hybrides, contradictoires. 

 

2. Le communisme de guerre : la matrice de la coupure Parti–masses

La coupure entre le Parti et les masses — que les marxistes critiques appellent dégénérescence bureaucratique — ne tombe pas du ciel. Elle a des causes historiques précises.

Le communisme de guerre (1918–1921) a :

  • militarisé la vie politique,
  • centralisé l’économie,
  • supprimé les organes autonomes,
  • renforcé l’appareil d’État,
  • habitué les masses à l’obéissance verticale.

Lénine lui‑même reconnaît en 1922 :

« Nous avons hérité du tsarisme un appareil bureaucratique monstrueux. »

La bureaucratie n’est pas une trahison morale. C’est un rapport social né de conditions historiques extrêmes.

3. La faiblesse culturelle des masses :

un facteur matériel, pas un jugement

 

En 1917, la majorité de la population russe était :

  • analphabète,
  • rurale,
  • imprégnée de traditions féodales,
  • sans expérience politique.

Lénine l’avait anticipé dans Que faire ? :

« La conscience socialiste ne peut venir aux ouvriers que de l’extérieur. »

Cette asymétrie culturelle a rendu impossible un contrôle populaire réel sur l’appareil. L’avant‑garde s’est substituée à la classe. Puis l’appareil s’est substitué à l’avant‑garde.

4. Le poids des mentalités : patriarcat, religion, autorité

Une révolution politique ne dissout pas :

  • le patriarcat,
  • l’autorité verticale,
  • la religion comme structure mentale,
  • les réflexes communautaires.

Ces survivances féodales se recomposent dans les nouvelles institutions. Elles facilitent la passivité politique et la délégation totale au Parti.

Gramsci parlait de :

« l’hégémonie des mentalités anciennes dans une société nouvelle ».

5. L’isolement international et la forteresse assiégée

La révolution russe s’attendait à une vague européenne. Elle n’est jamais venue.

Résultat :

  • encerclement,
  • interventions étrangères,
  • guerre civile,
  • paranoïa politique,
  • militarisation du Parti.

Dans ces conditions, la centralisation devient un réflexe de survie. Mais elle produit aussi une culture politique autoritaire, qui perdure même après la fin de la menace.

6. L’opportunisme politique :

la bureaucratie attire les carriéristes

Quand le Parti devient :

  • l’unique voie de promotion sociale,
  • le centre de toutes les ressources,
  • le cœur de l’État,

… alors les opportunistes, les conformistes et les carriéristes envahissent l’appareil.

Trotski l’écrit dans La Révolution trahie :

« La bureaucratie est la couche sociale qui s’élève lorsque la classe ouvrière est épuisée. »

Ce n’est pas une déviation morale. C’est un effet structurel.

7. Conclusion : la société socialiste sera longue, hybride, contradictoire

Comme la société féodale, la société post‑capitaliste ne se transforme pas en une génération. Elle reste longtemps :

  • mixte,
  • composite,
  • traversée de contradictions,
  • marquée par les survivances du passé,
  • freinée par l’inertie sociale.

La transition vers une société réellement socialiste est un processus historique long, pas un décret. Elle exige :

  • un haut niveau culturel,
  • une participation populaire réelle,
  • des mécanismes de contrôle démocratique,
  • la disparition progressive des mentalités héritées,
  • et la fin de l’isolement international.

Sans cela, la coupure Parti–masses se reproduit inévitablement.

Épilogue

La société féodale a duré mille ans. La société capitaliste en a déjà quatre cents. La société socialiste, si elle doit naître, ne surgira pas en un jour. Elle devra composer longtemps avec l’inertie sociale, les survivances du passé, et les contradictions de la transition.

C’est cela, la longue durée des rapports sociaux.

 

Notre réponse, également postée sur AgoraVox:

https://www.agoravox.fr/commentaire6921801

 

Effectivement : « les sociétés post révolutionnaires restent hybrides pendant des décennies », mais on ne peut pas considérer cette « hybridation » comme un processus précisément applicable sur le temps long, contrairement à ce que suppose l’auteur « politzer »…

Sur le temps long l’évolution des rapports sociaux est déterminée par l’évolution des rapports de production, et non par les événements politiques « révolutionnaires », même s’ils sont parfois le marqueur, mais pas toujours, d’un point de bascule dans l’évolution des rapports sociaux.

Ainsi, il n’y a pas véritablement de « point de bascule révolutionnaire » dans la transition de l’antiquité esclavagiste à la féodalité. La « révolution féodale » s’étale sur plusieurs siècles et le « point de bascule » n’y est jamais réellement identifié. Les différents spécialistes le situent généralement, mais sans date précise, au IXème ou au Xème siècle, mais avec encore des polémiques « savantes » à n’en plus finir… J’ai personnellement tendance à pencher pour l’avènement de Charlemagne comme le début d’un processus irréversible d’effacement de l’esclavagisme par rapport au servage, mais c’est à titre essentiellement indicatif.

Mais du moins, en ces temps « obscurs » une chose est certaine : la lenteur de l’évolution des rapports sociaux « match » assez bien avec l’évolution également très lente des rapports de production.

Mais ce n’est plus du tout le cas avec l’émergence de la révolution industrielle : s’il peut y avoir encore une certaine cohérence dans l’évolution des rapports sociaux « aristocratiques » aux rapports sociaux « bourgeois », elle n’est déjà plus cohérente avec l’évolution réelle des rapports sociaux sur le terrain, où la bourgeoisie est de facto déjà la classe dominante, bien avant la chute de la monarchie, qui n’est pas même une sorte d’étape « indispensable », vu la persistance de nombre de « monarchies parlementaires ».

L’émergence du prolétariat industriel ne change que temporairement la donne puisque dans la très grande majorité des pays industriels son déclin numérique et organisationnel est déjà en cours depuis des décennies sans qu’il n’y ait eu de tentatives réellement significatives et durables de « passage au socialisme » !

Et les tentatives formellement « durables » de passage au socialisme ont eu lieu dans des pays où il restait très minoritaire et où son développement réel n’a eu lieu qu’à postériori, par rapport aux événements politiques révolutionnaires, qui, sociologiquement, n’ont concerné qu’un prolétariat industriel encore minoritaire, en Russie, voire quasiment exclu, du fait de la nature paysanne du mouvement, en Chine !

Autrement dit, le caractère « hybride » des tentatives « révolutionnaires prolétariennes » n’a non seulement jamais été dépassé, mais n’a désormais plus aucune chance de l’être jamais, vu l’effacement de la classe prolétarienne industrielle, précisément sous la poussée des nouveaux rapports de production, fondés sur la robotique et sur l’IA.

Il faut donc simplement constater que l’« heure historique » du prolétariat industriel a été brève, de l’aube du XIXème siècle à celle du XXIème, et qu’elle appartient déjà à l’histoire ancienne, même si des vestiges d’un formalisme pseudo-« marxiste-léniniste » subsistent çà et là, en fait essentiellement promus par les éléments souvent les plus « révisionnistes » de la cause, selon ses critères d’origine eux-mêmes !

Pourtant, Marx n’est pas forcément absent d’une analyse des rapports sociaux actuels, et même bien au contraire, d’une part pour comprendre l’essor et l’évolution de la société industrielle des deux siècles écoulés, et surtout, d’autre part, pour comprendre comment il percevait déjà cette évolution actuelle de la société industrielle, dix ans avant même la publication du « Capital », dans ses cahiers de notes personnelles regroupés sous le titre « Grundrisse » et aujourd’hui accessibles à tous, y compris dans une édition française, désormais, mais déjà auparavant dans une traduction anglaise, à mon avis plutôt meilleure, et sinon, il y a également accès au texte allemand original, pour vérification parfois nécessaire des passages un peu compliqués… !

L’évolution des rapports de production a donc effectivement mis fin au capitalisme industriel tel qu’il le définissait lui-même, mais ce n’est donc pas pour y substituer le socialisme qu’il espérait encore assez légitimement en son temps, mais tout simplement un autre type de système de domination de classe, basé sur la dette et le banco-centralisme, et non plus sur le capital industriel productif.

Luniterre

PS >>> pour aller plus loin dans la recherche et la réflexion, ce lien vers un article qui regroupe lui-même un grand nombre de liens vers les oeuvres de Marx en textes originaux accessibles sur le net et en docs PDF, et leurs traductions dans différentes langues, y incluant désormais une traduction française des « Grundrisse » :

Contre le pseudo-« marxisme » universitaire et groupusculaire, en revenir à l’original!

https://archivmarx.wordpress.com/2023/01/10/contre-le-pseudo-marxisme-universitaire-et-groupusculaire-en-revenir-a-loriginal/

Luniterre

https://cieldefrance.eklablog.com/2026/05/l-etre-social-et-le-temps.html

 

 

 

 

 

 

 

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Travail salarié, retraites, "productivité", quels rapports sociaux au XXIe siècle ?

 

 

 

 

 

 

Le problème du financement des retraites, dans le système actuel, a éventuellement un lien direct avec le rapport entre masse salariale et nombre de retraités à faire vivre, mais absolument aucun avec une hypothétique « productivité du travail ». Et même ce rapport est de fait de plus en plus indirect, vu qu’un tiers de la masse du financement des retraites provient de la fiscalité et non plus des cotisations sur le travail salarié stricto sensu. 

Dans leurs rapports sociaux les différentes classes n’ont une certaine autonomie, plus ou moins grande et relative entre elles, qu’en fonction de leur accès plus ou moins direct aux ressources et aux productions sociales, biens et marchandises, quel qu’en soit le processus productif.

Dans une société « moderne » tertiarisée, où le travail humain directement productif cesse d’exister en tant que force sociale potentiellement autonome, la lutte pour l’autonomie sociale, qui n’est donc plus celle du prolétariat industriel productif devenu ultra-minoritaire, se concentre sur le contrôle du cycle de renouvellement du capital fixe, qui est la nouvelle base de l’essentiel de la production sociale, mais qui cesse donc de plus en plus d’être « humaine » en termes de rapports de production, avec la disparition progressive et inéluctable du travail humain directement productif.

D’où le principe de refonder le Conseil National du Crédit sur une base constitutionnelle référendaire et démocratique, avec donc un pouvoir de contrôle sur la gestion du crédit public et privé dans notre pays.

Luniterre

https://cieldefrance.eklablog.com/2026/04/travail-salarie-retraites-productivite-quels-rapports-sociaux-au-xxie-siecle.html

Sur le même thème voir aussi :
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Relire également, avec d’autres liens importants à la suite:
Voir aussi >>>
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D’autres articles de fond plus récents >>>
Pour comprendre comment on en est arrivés là…
Quelques articles qui parlent de la mutation banco-centraliste en cours depuis le début du XXIe siècle, avec ses deux tournants décisifs en 2007-2008 et 2020-2021, à commencer par cet autre résumé qui « illustre » littéralement le « poids » de la dette dans le déséquilibre économique catastrophique de notre pays :
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Cet autre article, plus détaillé, avec deux vidéos documentaires importantes, nous parle précisément et par la voix de son initiateur, aujourd’hui heureusement pour nous « repenti », de la première expérience historique de banco-centralisation d’une économie moderne, au Japon, le « prototype », en quelque sorte, des « solutions de crises » basées sur la dette publique exponentielle, telles qu’elles ont gagné ensuite la majeure partie des grandes puissances industrielles, dont évidemment la France…

Un article où Richard Werner, lui-même à l’origine du concept de « Quantitative Easing », décrit on ne peut mieux, à partir de son expérience personnelle d’économiste au Japon, l’évolution économique banco-centraliste de ce premier quart du XXIe siècle, jusqu’à la naissance actuelle des Monnaies Numériques de Banque Centrale et sur le danger fatidique pour les libertés économiques, et les libertés tout court, qu’elles représentent :

https://mai68.org/spip3/local/cache-vignettes/L342xH342/WERNER_VLR-ef23a.png

Voir aussi >>>

https://mai68.org/spip3/local/cache-vignettes/L500xH281/D2_beautiful-sparkling-red-diamond-sand-3-3ea4d.png

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Et pour une approche historique plus synthétique de l’ensemble du processus de la mutation banco-centraliste depuis la formation du capital industriel, une étude de fond sur le temps long :

https://mai68.org/spip3/local/cache-vignettes/L461xH346/MARX_200_VLR-3-e4e86.png

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POUR EN SORTIR… :
Les conséquences concrètes à tirer de cette analyse de l’actu et d’autres récentes :

Dans le monde chaotique qui a succédé à la crise de 2007-2008, c’est l’exportation de la dette qui a pris le pas sur l’exportation des capitaux comme facteur de survie des empires et des nations. La France héritière du Général De Gaulle peut-elle encore y trouver sa place comme nation libre ?

Dans une Europe prise en tenaille, dans un Occident en voie d’effondrement économique et civilisationnel, la France a encore moins d’« alliés » qu’elle ne pouvait en espérer en 1940 : pour être à nouveau respectée et nouer des accords utiles elle ne peut compter que sur ses propres forces et la détermination de son peuple, exprimant à nouveau par la voie des référendums sa volonté d’indépendance dans tous les domaines :

-* _ Indépendance militaire et géostratégique
-* _ Indépendance diplomatique et économique
-* _ Indépendance financière et monétaire
-* _ Indépendance culturelle et idéologique
Soit quatre points cardinaux à soumettre au débat public en vue d’une reconquête constitutionnelle et référendaire de l’indépendance de la France
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Pour une analyse plus approfondie qui a contribué à l’élaboration des "Quatre Points" :

 

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VOIR AUSSI >>>

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"Eurodollars" et "pétrodollars": de la kollaboration à la libération, quel chemin encore possible?

 

 

https://cieldefrance.eklablog.com/2026/05/eurodollars-et-petrodollars-de-la-kollaboration-a-la-liberation-quel-chemin-encore-possible.html

 

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https://image.eklablog.com/B9mcE67IwjIEJaUyZuOQzvTtQoI=/filters:no_upscale()/image%2F1241236%2F20260413%2Fob_7e95a7_bc3.png

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