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1945-2026, de Nagasaki à Gaza, une continuité criminelle systémique (Edition AgoraVox + Piepers en Traduction FR)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

EDITION BEST-OF DU 16 AOÛT 2026

 

 

https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/1945-2026-de-nagasaki-a-gaza-une-271145

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   Ce n'est pas le "Hollandais Volant", certes, mais Ingo Piepers est néanmoins un ancien officier de Marine hollandais qui a traversé la guerre de Bosnie comme Commandant de la Force de Réaction Rapide de l'ONU à Sarajevo, en 1995. Une expérience qui, plutôt que de lui donner le goût de la violence guerrière, l'a au contraire poussé à s'interroger sur l'histoire et les causes des conflits dans la société humaine. En se retirant des armes il s'est donc ensuite consacré à l'étude des systèmes complexes de la société, avec l'objectif d'en analyser les phénomènes de conflictualités historiques et les causes profondes des guerres qu'ils engendrent. C'est dans l'étude des systèmes complexes qu'il a donc fait sa thèse de doctorat en 2006.

L'originalité de sa démarche, mais qu'il emprunte en grande partie à Ilya Prigogine (Prix Nobel de Chimie en 1977), consiste donc à considérer la société humaine, et singulièrement, la société occidentale, arrivée à un certain stade d'évolution, qu'il situe vers la fin du XVème siècle, comme une seule structure dissipative d'énergie, et dont il étudie donc les différentes phases de transition, marquées par des périodes conflictuelles de grande ampleur, de nature systémique, tandis que les multiples conflits d'ordre secondaires sont au contraires plutôt des "variables d'ajustements" des périodes de stabilité.

Même si on n'adhère pas forcément à l'ensemble de ses démonstrations, auxquelles il est parfois reproché un certain empirisme, elles ont néanmoins le très grand mérite de faire avancer la réflexion sur une piste depuis trop longtemps "négligée", et pour cause, celle qui relie le déploiement des énergies humaines et économiques aux lois fondamentale de la thermodynamique. Une piste pourtant défrichées par Ilya Prigogine, suite à son Nobel de 1977, mais qui aurait logiquement pu être déjà "empruntée" par les chercheurs depuis les travaux de Clausius, voire même, ceux de Carnot, au XIXème siècle.

En conservant donc malgré tout une faible lueur d'espoir selon laquelle il ne serait pas déjà trop tard pour bien faire, il est intéressant de noter que Piepers envisageait, selon ses recherches dès 2016, le surgissement d'un conflit précisément majeur parce que systémique autour de l'année 2020.

Même si avec quelques "décalages", l'enchaînement, c'est le cas de le dire, des trois conflits en Ukraine, à Gaza et en Iran, tend à former précisément une sorte de ligne de fracture géostratégique de nature à l'évidence on ne peut plus systémique.

Paradoxalement, le point faible de l'approche théorique de Piepers c'est qu'en ne tenant pas suffisamment compte de l'évolution technologique des forces productives et de son impact sur la structure des sociétés, et notamment, en termes de stratification sociale et de rapports de production, ses exposés prennent parfois un aspect de vulgarisation métaphorique plutôt que strictement factuels.

Avec le suivi du conflit en Ukraine, notamment, puis celui de Gaza, on avait donc déjà ouvert notre propre piste de réflexion sur le thème, sur "Ciel de France", et c'est la question de l'augmentation brutale évidente de production d'entropie par une nation en guerre, que ce soit tant en termes, effectivement, de production industrielle stricto sensu, que de destructions matérielles subies, y incluant les reconstructions qu'elles impliquent aussi, et en n'oubliant pas, évidemment, et même d'abord et avant tout, les vies humaines détruites, que l'on a été amenés à creuser à nouveau la question, si l'on peut dire, et que l'on est finalement tombés sur l'histoire quasiment inconnue en France, d'Ingo Piepers.

Une réflexion qui nous a amené à évaluer les destructions subies par Gaza à l'aune de celles d'Hiroshima, de Nagasaki, et évidemment de bien d'autres zones ravagées par la seconde guerre mondiale, mais qui pose donc bien la question du caractère systémique de ces deux périodes de conflits, à un peu plus de 80 ans de distance

Et il se trouve donc que Hiroshima et Nagasaki ont été précisément bombardées les 6 et 9 Août 1945. Une occasion supplémentaire d'une réflexion on ne peut plus que jamais nécessaire.

A la suite, donc, un article de Piepers qui évoque précisément le caractère systémique de la malheureusement tragique "synergie" des trois guerres principales actuelles, ainsi que quelques liens vers des éditions PDF de ses ouvrages de fond sur le sujet.

Dans le papier republié in extenso Piepers formule un ensemble de propositions déjà radicales par rapport au rôle actuel de l'Europe, et avec une critique sous-jacente mais factuellement compréhensible de ses travers les plus voyants. Néanmoins il s'illusionne malheureusement assez gravement sur la nature réelle des institutions actuelles de l'UE, qui ne sont pas du tout le reflet d'une "identité européenne", même vague, mais seulement le reflet de la banco-centralisation de ses principaux pays ayant anciennement dominé le vieux monde et aujourd'hui entièrement parasités par l'oligarchie et la bureaucratie banco-centralistes pilotées par le Conseil des Gouverneurs de la BCE.

Le côté positif de son initiative reste néanmoins qu'il attend plutôt une mobilisation populaire structurée autour des réseaux sociaux pour imposer une nouvelle orientation internationale à la politique "européenne" au sens général du terme. Dans cette voie, l'obstacle majeur reste donc que les dites "autorités européennes" ne sont pas près de laisser se développer une telle mobilisation sans répression, directe et indirecte. La répression "indirecte", déjà en oeuvre via précisément une stratégie de "contrôle" du net et des réseaux sociaux, étant radicalement la plus efficace, comme on peut déjà le voir.

Autre faiblesse, et même contradiction interne de son propos, c'est qu'il a étrangement tendance à vouloir revenir à quelque chose qui rappelle l'ordre international "libéral" de sortie de la deuxième guerre mondiale, alors même que cet ordre a historiquement déjà rencontré ses limites et les a même "dépassées" sous la forme dite abusivement "néolibérale", qui n'était en fait qu'une sorte de transition "financière" et monopoliste étatique vers le banco-centralisme, clairement établi depuis la crise de 2007-2008, désormais.

Mais vouloir en revenir à quelque chose qui reprendrait les bases "libérales" de l'après-guerre tout en voulant établir une structure internationale "normative" par ailleurs pétrie des meilleurs intentions qu'il exprime manifestement avec conviction et sincérité, c'est donc en soi une contradiction qui doit précisément nous rappeler que le "libéralisme", même le plus "sincèrement" fondé sur la liberté en principe absolue et fondamentale du marché, n'aboutit "spontanément" qu'à un ordre économique et international fondé précisément sur la "loi du plus fort", concurrence oblige, et à laquelle il prétend pourtant mettre un obstacle "normatif"... !

C'est donc une nouvelle et excellente occasion de rappeler une fois de plus que la voie "libérale" n'était pas celle choisie initialement par la majorité des nations, à l'issue de la deuxième guerre mondiale, mais au contraire qu'il existait historiquement une alternative "équitable" déjà constituée sous la forme de la "Charte de la Havane", internationalement reconnue, même si finalement rejetée sous la pression US. (Charte évidemment à cette époque sans aucun rapport avec le mouvement communiste cubain, encore tout à fait marginal et semi-clandestin.)

Le principe de cette Charte était simplement que les échanges économiques entre nations soient réglés systématiquement sur une base bilatérale négociée de façon aussi strictement équitable que possible, et non pas laissés au hasard du "libéralisme" qui finit inévitablement par l'écrasement des petits pays par les nations dominantes.

C'est un modèle de gestion qui laisse malgré tout une grande latitude au commerce libre, et qui est encore actuellement pratiqué par la Suisse, qui ne s'en porte donc pas trop mal, manifestement... Un type de gestion et de contrôle des échanges grandement facilité, à notre époque, par les moyens de comptabilité informatique, mais sans qu'il soit pour autant besoin de l'IA dans ce processus, ce qui règle donc également le problème d'une réglementation à ce sujet, par ailleurs drastiquement nécessaire dans d'autres domaines déjà envahis par l'IA, en espérant que ce soit encore possible !

En conclusion, on n'est donc pas non plus, sur Ciel de France, des "inconditionnels" des théories de Piepers, pas plus que des analyses de Charles Sannat ou d'autres économistes que nous republions parfois, mais nous vivons une époque où, malgré le déluge de "communications" publiées quotidiennement, les idées et approches à la fois nouvelles et cohérentes avec l'évolution du réel restent en fin de compte rarissimes et peu relayées, et donc il serait stupide de trier pour ne conserver que des sources "pures de toutes scories idéologiques" d'un bord ou de l'autre. Les idées et analyses réellement originales et cohérentes avec l'évolution actuelle transcendent nécessairement tous les clivages, à commencer par ceux de la "source" elle-même.

C'est en quelque sorte ce que l'on pourrait appeler "l'effet delta" : les idées véritablement utiles, même parties de très "haut", des "cimes" isolées les unes des autres, finissent par se rejoindre à la mer, même si encore parfois avec des trajets finalement différents, en utilisant toutes les pentes favorables possibles, qu'elles soient plutôt à droite ou à gauche, et voire même, au centre...

 

Luniterre

https://cieldefrance.eklablog.com/2026/08/1945-2026-de-nagasaki-a-gaza-une-continuite-criminelle-systemique.html

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"Values Are Not Idealism. In 2026, They Are the Only Realism That Works.

Ingo Piepers

Traduction française de cet article, proposée par Ciel de France :

PIEPERS-TRADUCTION-CdF.pdf

https://frontdeslaics.wordpress.com/wp-content/uploads/2026/08/piepers-traduction-cdf.pdf 

 

Founder @ Global4Cast | PhD, International Security, Consultancy

 

26 avril 2026

 

Les valeurs ne sont pas de l'idéalisme. En 2026 elles sont le seul réalisme qui fonctionne

 

Les crises systémiques ne constituent pas des interruptions de l'histoire : elles sont le mécanisme par lequel les ordres internationaux sont démantelés puis reconstruits.

Les conflits qui se déroulent actuellement simultanément en Ukraine, à Gaza et en Iran ne sont pas des situations d' urgences isolées. Ce sont les fronts d'une transition plus vaste : la décomposition de l'ordre établi après 1945 et la lutte pour définir ce qui lui succédera. Dans cette confrontation, l'avantage décisif ne revient ni à la puissance militaire la plus forte ni à l'économie la plus vaste. Il revient à l'acteur capable de définir l'architecture normative du futur ordre alors même que l'ordre actuel s'effondre. L'Europe — bien qu'il existe d'autres candidats — est en position de le faire. Or, elle ne le fait pas.

 

I. La leçon de FDR : les crises comme opportunité normative

Franklin Roosevelt (FDR) avait compris une chose qui échappe à la plupart des stratèges : les transitions systémiques sont des moments de plasticité maximale. Lorsque les normes existantes se dissolvent et que de nouvelles ne sont pas encore établies, le champ est libre pour quiconque agit en premier en proposant un cadre cohérent.

La Charte de l'Atlantique, signée en août 1941, n'était pas une déclaration de victoire ; la guerre était loin d'être gagnée. Il s'agissait d'une anticipation stratégique : une architecture normative pour l'ordre d'après-guerre, élaborée et projetée alors que la crise faisait encore rage. Les principes qu'elle a consacrés — autodétermination, ouverture des échanges, sécurité collective — sont devenus le fondement des Nations unies, des institutions de Bretton Woods et, plus largement, de l'ordre international libéral. Roosevelt n'a pas attendu que la poussière des combats retombe. Il a façonné les nouvelles bases depuis le cœur même du chaos.

La leçon est claire : l'acteur qui définit les principes directeurs durant la transition détermine la nature de l'ordre à venir. Les enjeux militaires comptent, mais ils ne se transforment pas automatiquement en une autorité normative. Cela nécessite une articulation délibérée, au moment approprié et avec une crédibilité suffisante pour être pris au sérieux.

Ce moment, c'est maintenant.

 

II. Pourquoi les valeurs constituent désormais un argument réaliste

L'objection classique à tout cadre fondé sur des valeurs dans les relations internationales est bien connue : le monde fonctionne selon des rapports de force et des intérêts, et non selon des principes. C'est la position réaliste, qui domine la pensée stratégique depuis des décennies. Cette objection mérite une réponse directe ; non pas d'ordre moral, mais d'ordre structurel.

Le postulat réaliste classique soutient que les États peuvent maximiser leur puissance et leurs intérêts sans subir de contrecoups systémiques proportionnels. Cette hypothèse pouvait se justifier dans un système international aux interdépendances lâches, où les gains d'un acteur n'entraînaient pas automatiquement des coûts en cascade pour l'ensemble du système. Ce monde n'existe plus.

Dans un système aux interdépendances étroites et hautement interconnecté — celui de 2026 —, la fonction de coût liée à la maximisation unilatérale de la puissance a radicalement changé. Les sanctions contre la Russie déstabilisent les marchés européens de l'énergie. Une guerre commerciale avec la Chine perturbe les chaînes d'approvisionnement américaines. Un blocus du détroit d'Ormuz fait grimper les coûts de l'énergie pour les importateurs du monde entier, y compris pour l'auteur de l'initiative. La projection de puissance s'opère désormais à travers le tissu connectif du système ; or, ce tissu génère des rétroactions qui affectent en retour l'acteur à l'origine de l'action.

La conséquence structurelle est la suivante : un acteur qui évalue correctement son intérêt à long terme en 2026 adoptera un comportement d'institutionnaliste libéral ; non par conviction, mais par logique.

La stabilité du système devient un intérêt personnel dès lors que la déstabilisation s'avère trop coûteuse. Cette convergence entre comportements Réalistes et Idéalistes ne relève pas d'une réussite morale. Elle découle directement de la fonction de coût.

Ce point est crucial pour l'argumentation qui suit. Une Charte mondiale, une architecture institutionnelle fédérée, des cadres communs pour le climat, la pauvreté et la sécurité : il ne s'agit pas là de projets utopiques. Ce sont les résultats logiques d'une fonction de coût appliquée de manière cohérente et sur l'horizon temporel adéquat. L'objection selon laquelle cette approche serait « trop idéaliste » repose sur une mauvaise formulation du problème. La question n'est pas de savoir si elle est idéaliste. La question est de savoir si l'alternative — une compétition de puissance effrénée au sein d'un système aux interdépendances étroites — est viable. Les faits démontrent que ce n'est pas le cas.

 

III. L'Occident a épuisé son crédit

Il est vain de proposer une architecture internationale fondée sur des valeurs sans d'abord reconnaître les dommages causés au concept lui même de ces valeurs.

Le Sud global — qui abrite la majeure partie de la population mondiale ainsi que les États dont l'alignement déterminera la configuration du prochain ordre mondial — n'envisage pas les revendications occidentales en matière de valeurs avec un scepticisme né de l'ignorance. Il les aborde avec un scepticisme né de l'observation.

Le constat est simple : les mêmes types d'actes — violations territoriales, pertes civiles massives, mépris des décisions des institutions juridiques internationales — suscitent des réactions occidentales diamétralement opposées selon l'identité de leurs auteurs.

Il ne s’agit pas d’un argument de propagande, mais d’un constat étayé par les faits. Cette situation entraîne une conséquence stratégique : dans une grande partie du monde, le cadre normatif occidental n’est pas perçu comme l’expression de principes fondamentaux, mais comme un levier instrumentalisé, appliqué de manière sélective pour servir des intérêts particuliers. Sur le plan analytique, cette interprétation est difficile à contester.

Vivre en dehors de la « bulle » occidentale rend cette réalité plus évidente encore, et non pas plus lointaine. Le déficit de crédibilité est bien réel et amplement mérité ; il ne saurait être comblé par de meilleures stratégies de communication. Seule une application cohérente des principes revendiqués permettra d’y remédier.

Il ne s’agit pas ici d’une leçon de morale adressée à l’Europe, mais d’un diagnostic stratégique. Si l’Europe veut apporter une autorité normative dans la transition à venir, elle doit jouir de crédibilité auprès des acteurs mêmes qu’elle cherche à convaincre. Or, cette crédibilité fait actuellement défaut. Pour la reconquérir, il est impératif de corriger explicitement le « deux poids, deux mesures » qui prévaut, notamment en ce qui concerne Gaza et l’application du droit international. Non pas parce que cela relève d’une obligation morale — bien que ce soit le cas — mais parce que, sans cette correction, l’instrument proposé ensuite ci-dessous perdrait toute substance avant même d’être mis en œuvre.

 

IV. La fenêtre d’opportunité pour l’Europe et la condition qui s’y rattache

Sous son administration actuelle, les États-Unis ont largement renoncé à leur rôle de point d’ancrage normatif de l’ordre international. Cette situation offre à l’Europe une opportunité de se démarquer, une possibilité qui n’existait pas il y a cinq ans.

Cette différenciation n’est pas un simple euphémisme diplomatique : elle implique que l’Europe doit désormais se distancier explicitement des positions de Washington, en reconnaissant que les États-Unis, compte tenu de leur orientation actuelle, sont devenus la principale source d’instabilité du système international.

L’Europe peut s’affirmer comme l’acteur garant de la continuité avec les principes fondateurs de l’ordre établi après 1945 ; non pas comme un simple auxiliaire de Washington, mais comme une force normative indépendante.

La fenêtre d’opportunité est bien réelle. Elle est toutefois étroite et assortie d’une condition impérative.

L’Europe ne peut prétendre avec crédibilité incarner un ordre fondé sur des règles tout en dispensant d’autres gouvernements de les respecter. La condition d’un leadership normatif européen réside dans la cohérence interne : l’application des mêmes normes aux mêmes types d’actions, quel que soit l’acteur concerné. En principe, cette exigence n’a rien d’excessif. Pourtant, au regard des pratiques politiques européennes actuelles, elle représente un changement significatif par rapport aux pratiques actuelles.

Le paradoxe est manifeste : l’Europe aspire à exercer un leadership fondé sur des valeurs tout en éludant la décision concrète — l’application cohérente du droit international — qui conférerait toute sa crédibilité à ce leadership. Une telle position stratégique n'est pas viable. Les acteurs que l'Europe doit atteindre ne sont pas dupes de cette incohérence ; ils en tirent leurs propres conclusions.

 

V. L'instrument : une Charte mondiale

À quoi ressemblerait concrètement une initiative normative européenne crédible ?

Il ne s'agirait pas de proclamer les valeurs européennes comme un modèle à suivre pour les autres. Une telle approche reflète précisément l'arrogance qui a érodé la crédibilité de l'Occident. L'instrument nécessite une architecture différente : il ne s'agit pas de dire « voici nos valeurs », mais plutôt « voici les défis communs qu'aucun État ne peut résoudre seul, et voici un cadre pour y répondre ensemble ».

Cette architecture doit également prendre en compte une nouvelle catégorie d'acteurs : les entreprises technologiques opérant à l'échelle mondiale — y compris les développeurs d'IA désormais soumis à des cadres réglementaires internationaux naissants — qui exercent une influence systémique comparable à celle d'États de taille moyenne, sans pour autant rendre de comptes à un quelconque ordre international.

Une partie du contenu existe déjà. Par exemple, les Objectifs de développement durable des Nations unies — réduction de la pauvreté, lutte contre le changement climatique, préservation de la biodiversité, santé, sécurité — représentent un consensus mondial négocié sur la nature des défis communs.

Ils ne sont pas la propriété de l'Occident. Ils sont issus d'un processus multilatéral et bénéficient d'une large adhésion de principe. Le problème ne réside pas dans le contenu, mais dans l'absence d'une structure institutionnelle dotée de l'autorité et de la capacité nécessaires pour les concrétiser.

 

VI. Une Charte mondiale — conçue comme une « Charte de l'Atlantique » adaptée à la transition actuelle — remplirait trois fonctions.

Premièrement, elle définirait ces objectifs communs comme les principes directeurs d'un ordre international de nouvelle génération.

Deuxièmement, elle proposerait une architecture institutionnelle ouverte : un cadre auquel tous les États pourraient, en principe, participer, conçu non pas autour des intérêts de ses fondateurs, mais autour de la logique des problèmes partagés.

Troisièmement, elle stipulerait explicitement que l'adhésion et la participation sont conditionnées par une application cohérente des règles convenues, sans sélectivité ni exemptions pour les alliés.

Le vecteur de cette initiative n'est pas principalement diplomatique. Les réseaux sociaux et la transparence mondiale ont radicalement transformé la dynamique de la projection normative. Un cadre cohérent et crédible peut atteindre directement les populations, en contournant les gouvernements attachés au statu quo. L'infrastructure nécessaire à une campagne normative mondiale existe déjà ; ce qui fait défaut, c'est le contenu et la crédibilité de l'émetteur.

 

VI. Dans quelle mesure est-ce idéaliste ?

L'objection prévisible est claire : c'est une vision idéaliste, mais irréaliste. La réponse est tout aussi claire : il faut définir ce qu'est le réalisme.

Poursuivre sur la trajectoire actuelle — intensification de la lutte pour la puissance au sein d'un système étroitement interconnecté, franchissement de seuils climatiques sans réponse collective adéquate, crises systémiques dont la fréquence et le pouvoir destructeur s'accroissent — ne constitue pas une alternative réaliste. C'est une voie dont les coûts sont quantifiables et dont l'aboutissement logique ne laisse place à aucune ambiguïté.

L'argument en faveur d'une architecture internationale fédérée ne prétend pas qu'elle soit réalisable dès demain. Il soutient qu'il s'agit du seul modèle structurellement cohérent au regard du système dans lequel nous évoluons réellement. Un monde de neuf milliards d'habitants, étroitement liés par les échanges, l'information, le climat et les armements, ne peut être gouverné de manière stable par un cadre conçu pour des États souverains cherchant à maximiser leur puissance dans un système du XVIIIe siècle aux interconnexions lâches. Le décalage entre l'architecture de gouvernance et la réalité du système est, en soi, une source d'instabilité.

Les visions formulées aujourd'hui façonnent ce qui sera politiquement concevable demain. En 1941, la Charte de l'Atlantique de Roosevelt fut rejetée par beaucoup comme relevant d'un idéalisme prématuré. Elle devint la réalité institutionnelle de 1945. Le moment choisi pour énoncer des normes est crucial : cette démarche est d'autant plus efficace qu'elle intervient lors de phases de plasticité systémique maximale — situation dans laquelle nous nous trouvons précisément.

 

VII. Verdict

L'Europe est confrontée à un choix ; non pas entre réalisme et idéalisme, mais entre intérêt à court terme et intérêt structurel. Une Charte mondiale fondée sur des défis communs, portée par une Europe appliquant ses propres normes avec cohérence, n'est pas un projet utopique. C'est la conclusion logique d'une analyse coûts-bénéfices envisagée à l'horizon temporel adéquat.

La question n'est pas de savoir si l'Europe dispose de la capacité institutionnelle nécessaire. Elle l'a. La question est de savoir si elle possède la clarté stratégique pour reconnaître ce moment charnière, ainsi que le courage politique de corriger les incohérences qui, pour l'heure, en font un porte-parole peu crédible.

Aucune de ces réponses n'est jouée d'avance. Mais la fenêtre d'opportunité ne restera pas ouverte indéfiniment.

Ingo Piepers

https://www.linkedin.com/pulse/values-idealism-2026-only-realism-works-ingo-piepers-m5f5c/

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https://cieldefrance.eklablog.com/2026/08/1945-2026-de-nagasaki-a-gaza-une-continuite-criminelle-systemique.html

 

 

Liens PDF vers les ouvrages d'Ingo Piepers >>>

 

2020 : WARning (2016) Patterns in war dynamics reveal disturbing developments

https://www.researchgate.net/profile/Ingo-Piepers/publication/311420307_2020_WARning_Part_I_Theoretical_framework/links/58454b0e08aeda6968195497/2020-WARning-Part-I-Theoretical-framework.pdf

 

 

2020 : WARning (2017) Patterns in war dynamics reveal disturbing developments

https://www.academia.edu/38904806/Patterns_in_War_Dynamics

 

 

On the Thermodynamics of War and Social Evolution (2019)

https://www.researchgate.net/profile/Ingo-Piepers/publication/332523167_On_the_Thermodynamics_of_War_and_Social_Evolution/links/5cb9768ca6fdcc1d499f0533/On-the-Thermodynamics-of-War-and-Social-Evolution.pdf

 

 

 

 

 

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 Connexe et récent sur Ciel de France :

 

 

 

1939 - Einstein, auteur du premier chantage à l'arme de destruction massive! (Republication Août 2026)

 

https://cieldefrance.eklablog.com/2026/08/1939-einstein-auteur-du-premier-chantage-a-l-arme-de-destruction-massive-republication-aout-2026.html

 

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Été 2026 - La France livrée aux incendies et au pillage économique US : quelle responsabilité de la macronie?

 

 

https://cieldefrance.eklablog.com/2026/08/ete-2026-la-france-livree-aux-incendies-et-au-pillage-economique-us-quelle-responsabilite-de-la-macronie.html

 

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 Maintenant sur AgoraVox - Le banco-centralisme selon Charles Sannat : « De toute manière Sainte Fed et Sainte BCE et sainte Bank of England interviendront »

 

 https://cieldefrance.eklablog.com/2026/07/maintenant-sur-agoravox-le-banco-centralisme-selon-charles-sannat-de-toute-maniere-sainte-fed-et-sainte-bce-et-sainte-bank-of-england-interviendront.html

 

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2014 - Andrew Haldane, le spleen du banquier central à mi-chemin sur les marches du pouvoir

 

https://cieldefrance.eklablog.com/2026/08/2014-andrew-haldane-le-spleen-du-banquier-central-a-mi-chemin-sur-les-marches-du-pouvoir.html

 

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De l'or à l'électron, une brève histoire d'argent...

 

https://cieldefrance.eklablog.com/2026/07/de-l-or-a-l-electron-une-breve-histoire-d-argent.html

 

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L’OTAN crée sa propre banque militaire : une nouvelle "béquille" du banco-centralisme

 

https://cieldefrance.eklablog.com/2026/07/l-otan-cree-sa-propre-banque-militaire-une-nouvelle-bequille-du-banco-centralisme.html

 

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EDITION AGORAVOX :

14 juillet 2026, avec Macron, pour « oublier » sa dette, la France « En Marche », vers l’abattoir !

 

https://cieldefrance.eklablog.com/2026/07/edition-agoravox-14-juillet-2026-avec-macron-pour-oublier-sa-dette-la-france-en-marche-vers-l-abattoir.html

 

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Sur l'origine et l'histoire du Quantitative Easing comme base fondatrice du banco-centralisme :

 

Un article où Richard Werner, lui-même à l’origine du concept de "Quantitative Easing", décrit on ne peut mieux, à partir de son expérience personnelle d'économiste au Japon, l’évolution économique banco-centraliste de ce premier quart du XXIe siècle, jusqu’à la naissance actuelle des Monnaies Numériques de Banque Centrale et sur le danger fatidique pour les libertés, économiques, et les libertés tout court, qu’elles représentent :

 

 

Richard Werner, "père spirituel"

du Quantitative Easing

et "apprenti sorcier" du banco-centralisme

 

http://cieldefrance.eklablog.com/richard-werner-pere-spirituel-du-quantitative-easing-et-apprenti-sorci-a215699895

 

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Pour aller plus loin sur le thème >>>

 

Les légendes urbaines ont la vie dure, surtout quand elles servent de relais idéologiques. Le passage au banco-centralisme n’est pas le fait d’un "complot" de quelques banquiers et de quelques bureaucrates, mais bien l’effet de l’évolution des rapports de production robotiques. Escamoter cette évolution ou en diminuer le rôle déterminant, cela peut malheureusement servir de "rempart" au système, empêchant beaucoup de gens ainsi conditionnés de pousser plus loin la recherche vers les causes réelles de l’évolution systémique qui engendre la dette dans les économies "modernes" :

Sur l’analyse historique de cette évolution systémique :

 

Le Roi « Capital » est mort, vive la Reine « Dette » !

 

https://cieldefrance.eklablog.com/le-roi-capital-est-mort-vive-la-reine-dette-a215991921

 

 

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Pour aller plus loin sur le thème de l'entropie et de la civilisation humaine :

 

 

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Ilya Prigogine et il y a le temps ...et le bon côté de l'entropie

 

https://cieldefrance.eklablog.com/2025/03/ilya-prigogine-et-il-y-a-le-temps.et-le-bon-cote-de-l-entropie

 

 

Ilya Prigogine et il y a le temps ...et le bon côté de l’entropie ! (Débat sur AgoraVox)

 

https://cieldefrance.eklablog.com/2025/03/ilya-prigogine-et-il-y-a-le-temps.et-le-bon-cote-de-l-entropie-debat-sur-agoravox.html

 

 

Ilya Prigogine et il y a le temps ...et le bon côté de l’entropie ! (Eléments complémentaires)

 

https://cieldefrance.eklablog.com/2025/03/ilya-prigogine-et-il-y-a-le-temps.et-le-bon-cote-de-l-entropie-elements-complementaires.html

 

 

Mais au fond, qu'est-ce que l'entropie ?

 

https://cieldefrance.eklablog.com/2025/02/mais-au-fond-qu-est-ce-que-l-entropie.html

 

 

L'entropie et la vie, une dialectique ? Eléments d'étude utiles au débat

 

https://cieldefrance.eklablog.com/2025/03/l-entropie-et-la-vie-une-dialectique-elements-d-etude-utiles-au-debat.html

 

 

Big Bang ! Et ensuite ? …Bip ! Bip ! …Clic ! Clic ! …Boum ! Boum ! …Couic !!! …Nous étions donc de passage, frères humains, mais peut-être pas tout à fait par hasard…

 

https://cieldefrance.eklablog.com/big-bang-et-ensuite-bip-bip-clic-clic-boum-boum-couic-nous-etions-donc-a215284747

 

 

Emergence entropique de la gravité : une des bases essentielles de l'évolution universelle

 

https://cieldefrance.eklablog.com/emergence-entropique-de-la-gravite-une-des-bases-essentielles-de-l-evo-a215278521

 

 

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